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3 juin 2007

Ancestor's furious routine ou le secret du basset

Gavrix se prélassait dans les transports en commun lorsque la vision fugace eut lieu. En contemplant la rue depuis son poste d’observation, Gavrix les vit déambuler, en toute impunité, sous ses yeux. Insensibles aux regards des passants elles marchaient telles deux matrones, fières et altières. Pli de tailleur bien repassé et cheveu dompté, elles n’avaient cure de la tragédie humaine qui se tramait devant elles.

Gavrix se demandait quelle portion de son gagne-pain confisqué irait financer la permanente d’une de ces sages créatures. Gavrix voyait des coupures s’envoler au salon de thé, dans une ultime débauche de gloutonnerie pâtissière.

Elles étaient deux, flanquées de deux fiers compagnons canins. Gavrix ne pouvait apercevoir les bêtes mais sentait leur haleine fétide. Leur petit trot semblait inoffensif mais recelait une sourde menace. Tandis que les deux apparitions célestes vadrouillaient, leurs chiens, ou plutôt ce que Gavrix pensait se trouver au bout des laisses, les seules pouvant être aperçues, et bien, leurs chiens restaient vigilants. Gavrix se persuadait qu’en se levant pour mieux voir, il lui serait possible de trouver le basset en guise d’aboutissement d’une des laisses. Le basset, noble et serein, toujours aussi inquiétant s’offrirait à son regard drapé d’une tenue somptueuse, ouvrage matelassé bordé de fourrure.

Si Gavrix se montrait alerte, le basset pourrait même lui révéler deux ou trois secrets de la vie des deux aïeules, dont il était un témoin privilégié. Tout en grignotant sa brochette de viande, il se composerait une gueule énigmatique et ponctuerait son récit de silences pénétrants.

Alors, le lecteur attentif aurait appris que les propriétaires des deux carnassiers en laisse étaient loin de mener une existence paisible propre aux anciens. Le basset aurait décrit des cérémonies occultes lors desquelles nos mamies officiaient. Préparant envoûtements et tirant des cartes, elles réunissaient autour d’elle des cercles influents. Le basset les voyait souvent fumant le cigare et annonçant des présages aux grands de ce monde. Il paraissait qu’elles avaient même ouvert une échoppe sur MySpace, racolant une jeunesse naïve et branchée.

Le basset acheva son récit et se tut. Plus aucune expression ne transparaissait sur sa gueule toilettée. Il fut le messager sournois de la triste vérité et rejoignait désormais le rang canin des chiens bien rangés. Les grand-mères quant à elles continuèrent leur paisible défilé, se tenant bras dessus, bras dessous et scrutant les vitrines dispendieuses.

Gavrix continua son trajet.



Photo slingshot by os gemeos par corsakti sous licence Creative Commons

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13 mai 2007

Romance de panses et habileté de la chute










Photo par Nicobobinus sous licence
Creative Commons


A l’écran, un gros toboggan jaune pris d’assaut par enfants et génitrices. On entend un grondement répétitif. «Poum, poum, poum».

A cet instant, l’action défile au ralenti. L’engin dévale la pente. Premier tonneau… rebond maladroit… deuxième tonneau… La chose qui l’instant d’avant était une mère réjouie, dégringole désormais du toboggan en tournoyant.

Quelques rejetons sont accrochés par les pattes de la chose, dispersés dans la chute, suivant son mouvement. « Poum, poum, poum ». Cuisse graisseuse, culotte, masse de cheveux permanentés défilent comme les images d’une machine à sous. Casino à consternation.

Ultime rebondissement pataud et dans son élan ultime la masse s’effondre sur un blondinet de deux ans. Un tonnerre de rires clôture la scène. Gavrix transpire à grosses gouttes.

Séquence suivante. Une chose obèse rebondit cette fois volontairement sur un trampoline. Son geste hésitant retient fébrilement l’attention. « Pong, pong, pong…. »

La bombonne tente d’exécuter un rebond sur ses jambes repliées, se fait éjecter par le poids de son propre corps, reste en l’air quelques secondes avec une moue surprise, puis bascule inéluctablement en arrière, tentant de s’agripper, gesticulant, s’effondrant enfin d’un mouvement flasque à côté du trampoline.

Rires !... Gavrix transpire à grosses gouttes.

Que visionne-t-elle ? Qui sont ces gens bouffis et maladroits ? Les séquences s’enchaînent, impitoyables. D’autres personnages apparaissent cannettes de bière à la main, bouffis, béats, posant devant un barbecue ou une piscine préfabriquée, assis dans des chaises longues plastiques, retenant nappes en papier. Ils rient, puis chutent, se meurtrissent, attirent les autres dans leur chute puis rient à nouveau.

Gavrix tremble. Civilisation au faîte de la consommation. Tout cède et laisse place au spectacle de marionnettes pansues et malhabiles. Cimetière de différences et de talents.

Bienvenue dans ton futur Gavrix ! Regarde et réjouis-toi.

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16 avr. 2007

Groins&noeuds story, extrait: .. Où il est question de meute, de groins et d’opulence...

Elle entra dans la salle d’arrivée. Des groins humides se collèrent à la vitre avec curiosité. Des expressions figées se vautraient dans les canapés les plus rembourrés, brandissant leur apathie. Que c’est attendrissant un troupeau de sangliers affairé. Des pulsations auditives lui lacéraient l’esprit, masse humaine luxuriante et ascenseurs béants. Bienvenue en ...

Elle quitta le temple du voyageur. Pour entrer dans le paradis de l’opulence et du mystère. Tous les sabots sont roses et tous les sourires malaxés. L’air vaporeux et l’ambiance enrayée. Un flot acide de destins agglutinés déversé dans la rue, à même le sol. Ils laissaient échapper des émanations sonores. Pinces tendues et regards de troubadours. Se mêler involontairement aux étuis narcissiques, fourrures et cuirs, mines et sourires, prétentions atrophiées. Elle allait croquer du narcissisme.

L’opulence fut désarmante, la musique se jouait à l’envers. Il aperçut une môme enragée qui se frayait un passage dans la foule. Elle avait manifestement besoin d’être distraite. Voudra-t-elle partager son âpreté ?

La chaleur assommait les commerçants d’existences trépassées. Des vautours s’agglutinaient autour de cartons remplis de bouts de vie. Ils se délectaient du contenu de greniers éventrés. Un tricycle rouge arborait de ravissantes lanières de cuir, rêvant d’être enlevé par un cinéaste fou. Les étals craquaient sous le poids des affaires oubliées, vases, mécanismes d’horloges. Ces petits engins temporels semblaient d’ailleurs généralement maltraités. Involontaires maniaques de la précision, leur présence n’était pas souhaitée dans ce lieu. A l’exception de leurs pièces détachées, très appétissantes. Rien de telle qu’une petite roue crantée, parée de gravures affriolantes.

« Suis-moi, cette ville regorge de trésors ».

S’arrêter, s’effondrer, ouvrir ses yeux et respirer. Sentir la vie et désirer. Elle la voulait, cette mort inversée. La vue de ses racines pétrifiées se balançait devant ses yeux. La nostalgie est une sale affaire, dont j’aimerais me débarrasser. Allons au marché aux puces.

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21 mars 2007

Ancestor crime ou l’histoire d’un safari improbable (#2/2) Attention, contenu explicite!

Gavrix se retrouva donc dans le hangar mystérieux. Elle aperçut la patronne de café se diriger vers un coin buffet, ployant sous des plateaux de crevettes frites. S’y trouvaient déjà d’autres papys et mamies. Alléchée par l’odeur, Gavrix, se faufila sous les gradins, se rapprochant au maximum du festin afin de tenter d’attraper une crevette à la dérobée.

Le public avait déjà pris l’endroit d’assaut. Plusieurs invités portaient des treillis militaires et des chapeaux d’explorateurs. Des housses de tennis et de divers instruments de musique s’alignaient sur le côté.

L’assemblée réunie là semblait étonnante. Devant un plateau de crudités Gavrix aperçut un vieux publicitaire en veste de smoking par-dessus un T-shirt moulant. Bizarrement, il tenait en laisse deux jeunes personnes, des graphistes probablement, qui se gavaient de petits fours. Equipés de téléphones portables, les deux jeunes filmaient le publicitaire avec placidité et envoyaient les images sur son blog. Le résultat final devait aboutir à quelque chose comme : « Le Publicitaire tenant une coupe de champagne à l’affût des dernières tendances dans un cercle très privé ». Notre héros ajusté était en conversation très agitée avec une fonctionnaire antique qui portait pour l’occasion bermuda et visière. Sa mascotte à elle était un jeune universitaire polyglotte. De temps en temps, la dame cessait sa tirade pour lui demander de dire un mot exotique à l’assistance. Visiblement ravie de sa trouvaille, elle rutilait de plaisir. Pendant ce temps les personnes en treillis semblaient se préparer à ce qui allait suivre. Etait-ce un fusil à lunette que Gavrix venait d’apercevoir ? Cela semblait improbable mais il fallait que Gavrix s’en assure. A ce moment de prise de conscience, elle fut interpellée par une autre vénérable dame qui venait de faire son entrée. Gavrix en oublia sa vision de guerre et s’absorba dans la contemplation. La nouvelle venue était une mamie pincée, pluri-monocle, manies d’ancien médecin. Elle tenait en laisse un jeune violoniste, manifestement mécontent d’être là. De temps en temps, une personne âgée de l’assistance lui demandait d’exécuter une mélodie, ce à quoi il réagissait en soupirant mais en s’exécutant néanmoins sous la puissance martiale du coude de sa maîtresse. A ce stade, Gavrix était outrée.

Peu à peu, les petits fours ayant disparu et le champagne s’étant tari, les convives furent invités à prendre place dans les gradins, au dessus de Gavrix en embuscade. Gavrix entendit une série de pas pesants au fur et à mesure que l’assistance s’installait. Elle vit la cafetière sortir un fusil à lunettes de son sac de sport et se précipiter vers l’arène qui faisait face aux gradins, répliquant à merveille un environnement de savane arborée. Un petit groupe de vieux l’attendait déjà au pied d’un magnifique baobab. Les lumières déclinèrent et le silence se fut.

Plusieurs bétaillères arrivèrent sur les lieux par les portails à l’arrière du hangar. Gavrix retenait sa respiration tout en mâchouillant une chips. Les projecteurs se dirigèrent sur les véhicules au moment où les remorques s’ouvrirent. Des animaux affolés s’en échappaient pour se disséminer dans la savane. Aussitôt, nos petits vieux sautèrent, qui dans un 4x4, qui sur un quad, et prirent en chasse les pauvres bêtes avec des glapissements vindicatifs. Certains animaux étaient abattus en pleine course, d’autres étaient patiemment traqués et débusqués. Les vrombissements de moteurs remplissaient le hangar. Gavrix, tremblant d’effroi, était tapie sous la tribune et attrapait les chips qui lui tombaient dessus d’entre les marches. La vision qui s’offrait à ses yeux à travers la fente de l’escalier était monstrueuse. Gavrix venait seulement de réaliser la portée de ce qui se passait dans l’arène. Au lieu de pauvres animaux, elle voyait des êtres humains, de jeunes congénères pris dans ce safari de l’atroce. Gavrix voyait les ancêtres à l’œuvre… Elle se précipita dehors…

Quand Gavrix osa refaire surface quelques jours plus tard, extirpée de chez elle par une envie irrépressible de beignets frais, elle retourna au café. Elle vit la patronne poussant ses petits rôts, comme d’habitude. Toute trace de cruauté avait quitté son visage, désormais impassible et fripé. Puis, Gavrix se mit à observer autour d’elle, dans le café, dans la rue. Rien n’avait changé et pourtant l’inquiétude ne quitta plus Gavrix. Avait-elle vraiment vu de ces yeux ce safari improbable ? Et quelle était donc la véritable destination des prélèvements obscurs sur les pitances ?

« Mademoiselle, mademoiselle, vous m’entendez ? Mademoiselle, lâchez ce pauvre monsieur.» Brutalement revenue de ses rêveries, Gavrix ouvrit les yeux et vit la patronne et quelques clientes la regarder avec inquiétude. Elle reporta son regard sur ses mains et vit qu’elles serraient le cou d’un vieux monsieur. La pauvre créature paraissait affolée et poussait des cris étouffés. Gavrix avait selon les apparences bâillonné sa malheureuse victime avec un beignet. A sa grande honte, Gavrix vit aussi qu’elle avait étalé devant elle l’agenda de la patronne avec l’inscription « Nourrir le basset et se tenir prête pour 23h ce soir, YS » et tracé « Youth Safari ».


Les pensées improbables sont souvent effroyables.

17 mars 2007

Ancestor crime ou l’histoire d’un safari improbable (#1/2)

Les vrombissements de moteurs remplissaient le hangar. Gavrix, tremblant d’effroi, était tapie sous la tribune et attrapait les chips qui lui tombaient dessus d’entre les marches. La vision qui s’offrait à ses yeux à travers la fente de l’escalier était monstrueuse. Gavrix venait seulement de réaliser la portée de ce qui se passait dans l’arène.

Dans quelle farce Gavrix était-elle tombée ? Mais, revenons au début pour suivre cette histoire pas à pas. Dans sa jeunesse, Gavrix avait été élevée dans un monde féerique, dépourvu de tout souci. Son imagination débordante la distrayait énormément, ce qui eut pour résultat de lui permettre de traverser cette étape de sa vie sans s’appesantir sur des questions existentielles inutiles. Gavrix accompagnait sa maman chez ses amies, où elles discutaient en prenant une tasse de thé et des crackers salés, puis chez le coiffeur où on lui offrait généralement un petit chocolat. Son existence était paisible et on lui avait bien appris à être polie avec les personnes âgées. Gavrix savait qu’il fallait céder sa place aux vieilles personnes dans les transports en commun et les laisser passer dans les files d’attentes. Ses ancêtres devaient être respectés et vénérés pour leur sagesse.

Puis Gavrix grandit et fit son entrée triomphante dans ce que l’on appelle la « vie active ». Parée de sa politesse, elle brandit son assurance nouvelle face aux défis de l’existence et trouva sa place au sein de la société. Désormais « installée », elle jouait à la grande dame. Tout allait pour le mieux ? Presque… Car même sa béatitude ordinaire ne put la rendre aveugle à quelques, comment dire, dysfonctionnements qu’elle avait de plus en plus tendance à remarquer ici et là. Pas une prise de conscience nette, mais une inquiétude épouvantable qui tissait sa toile dans le cœur de Gavrix. Certes, elle avait déjà remarqué la difficulté pour les congénères de son âge à être pris au sérieux. Leurs diplômes ronflants n’empêchant en rien les nouveaux maîtres de leur existence, les pourvoyeurs d’emploi, de les critiquer sévèrement pour leur analphabétisme. Leurs appétits d’apparence pouvant difficilement être satisfaits par l’offre abondant dans le commerce, trop démodée. Enfin, leur pitance salariale étant ponctionnée de prélèvements mystérieux, dont personne ne connaissait la destination finale. En résumé, Gavrix commençait à être habitée d’un doute inquiétant.

Et puis un jour, Gavrix tomba sur une inscription mystérieuse dans l’agenda de la vieille patronne du café où Gavrix habituellement dévorait des beignets. (Inscription aperçue par hasard). « Nourrir le basset et se tenir prête pour 23h ce soir, YS ». Sa curiosité piquée et son ennui dissipé, Gavrix décida de suivre cette dame.

Voilà Gavrix dissimulée dans un forsythia à la nuit tombante, devant l’immeuble de la cafetière. Elle entendit des aboiements de basset au troisième étage qui la firent frémir. Elle espérait qu’il ne serait pas venu à l’idée de la patronne d’amener le chien avec elle. Le sens de l’aventure de Gavrix encore tout aiguisé la faisait trépider. Encore quelques aboiements, puis plus rien. Les lumières à l’étage s’éteignirent et voici notre dame descendue. On apercevait un treillis de combat sous son imperméable et elle portait une housse de tennis. Elle mena Gavrix vers un immense hangar.


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7 mars 2007

De l'adorable vanité du monde

Gavrix rêvassait et regardait un facteur s’abreuver dans une rainure de rail de tramway tandis qu’un escadron de pigeons circulait en mobylette. Elle réfléchissait à la vanité de ce monde en dégustant un beignet, assise à la fenêtre d’un café. Les passants défilaient de l’autre côté avec leur progéniture, emballée dans des cocons monstrueux, la face perverse et l’œil retors. Non, assurément, il était préférable de se tapir ici en attendant la trêve.

La patronne à la permanente hirsute arriva en émettant des petits rôts d’excitation. Il était vaguement question d’éteindre les lumières dans l’établissement afin d’offrir aux clients la jouissance des tableaux accrochées ici et là à la lumière des bougies. Il était neuf heures du matin et l’on pouvait s’interroger sur la pertinence d’une telle initiative, mais Gavrix se dit que les magnifiques couleurs fluo de ces productions de l’art ne seraient pas altérées par une telle sauvagerie. Bizarrement, rien ne se passa. Pendant ce temps, les réflexions de Gavrix prirent une tournure préoccupante. Elles dérivèrent de la vision d’une immense horloge murale qu’elle avait aperçue sur le toit de l’immeuble voisin. Elle était encadrée de deux dates que Gavrix ne se donna pas le temps de lire. L’ensemble dégageait une impression bizarre.

Elle se dit qu’elle se verrait bien en costume d’époque, portant une ombrelle et brodant de la dentelle dans un parc. Il ne lui vint pas en tête que les deux activités seraient difficilement cumulables car nécessitant une dextérité manuelle hors norme dont Gavrix n’était malheureusement pas dotée. Elle pourrait même récupérer un adorable petit basset, auquel elle attacherait un ruban qui le rendrait reconnaissable parmi tous les bassets du parc.

Elle fut tirée de ses pensées par le défilé de deux respectables dames qui tentaient désespérément de s’insérer entre la table de Gavrix et une table voisine en charriant des charges embarrassantes, qui se révélèrent être leurs sacs à main. Retenant sa tasse d’une main et rattrapant avec les dents le beignet balayé par les braves visiteuses dans leur course, Gavrix remarqua la présence d’une horloge sur l’un des tableaux déjà mentionnés. Elle se rappela alors qu’elle avait laissé un basset dans le parc. Quand elle revint, il s’était déjà confortablement installé avec ses compères autour d’un feu de camp. Ayant dénoué le ruban jaune que Gavrix lui avait offert, il s’en était servi pour ligoter un facteur qui eut le malheur de passer à proximité. Avec ses complices, il attacha sa victime à un tronc et s’occupait pour le moment à l’enfumer avec des feuilles de chêne desséchées. L’ouvrage de dentelle de Gavrix fut récupéré de manière éhontée pour servir de piège à pigeons, dont plusieurs déjà connurent leur dernière heure, se retrouvant en brochette sur une branche. L’odeur de plumes grillées commença d’occulter le parfum des rosiers.

Gavrix s’apprêtait à faire cesser cette barbarie, lorsqu’elle entendit une petite voix nasillarde. Elle regarda autour d’elle dans le café et se fit la remarque que quelqu’un n’avait décidément pas été gâté par la nature. Elle sursauta lorsque revenant visuellement à sa tasse elle aperçut une main monstrueuse se tendant vers sa cruche à sucre. « Vous permettez, mademoiselle ? », l’une des deux dames était en train de lui parler.

En revenant au parc, elle reconnut difficilement les lieux. Les pelouses auparavant luxuriantes semblaient avoir accueilli une rave party. Plusieurs kiosques avaient été incendiés et finissaient de se consumer. L’odeur de plume grillée était plus présente que jamais. Aucune trace du basset… Elle se précipita vers les grilles d’entrée et trouva de nouveau des pigeons empalés. Il fallait retrouver le basset et comprendre ce qui s’était passé dans cet endroit. Gavrix longea le parc et arriva en ville. Tout autour, le même carnage semblait avoir eu lieu. Des passants effrayés, des cocons de descendance éparpillés, gisant sans défense sur le trottoir. Gavrix remarqua que malgré leur handicap passager, les cocons conservaient leur regard perçant. Elle trébucha sur l’un d’eux et maugréa violemment. Le basset devenait irritant !

Un éclair de génie traversa l’esprit de Gavrix et l’amena vers l’immeuble qui arborait l’horloge. Elle y trouva évidemment le basset et sa troupe, frétillant sur le toit et s’accrochant aux aiguilles, rejouant « Retour vers le futur » pour les yeux de Gavrix. Ne sachant que faire, elle visa sa petite face vicieuse et lui lança le beignet. S’ensuivit un tintement de porcelaine qui alerta Gavrix. Elle revint à elle une nouvelle fois et entendit la voix nasillarde avant d’apercevoir une autre face vicieuse, celle de la dame respectable, furibonde car elle avait en réalité reçu le reste du beignet au visage. Gavrix se sentit de nouveau embarrassée.

Conclusion : les bassets adorables sont souvent indomptables.

Grommellements,

Gavrix

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2 mars 2007

La fascination du sac ou chorégraphie du basset

Gavrix s’est demandé ce qui pouvait émouvoir les lecteurs de groins et noeuds ? Est-ce la vision d’amis qui s’étreignent, un bon livre, la progression d’une courbe boursière ? Gavrix parle de ces instants dont la seule vision apaise et attendrit grâce à un interrupteur subtil de notre esprit.

Pour Gavrix, aussi étonnant que cela soit, la vision d’un être humain en possession d’un sac est des plus attendrissantes. Par conséquent, se retrouver dans un hall de gare en pleine heure de pointe peut s’avérer une expérience divertissante chargée d’émotion.

Imaginez-vous Gavrix pataugeant dans la marée humaine, essuyant les coups de coude et s’adonnant à son activité préférée, la bousculade. Tant qu’elle est à découvert, sa survie dépend de sa capacité à se hisser sur la pointe des pieds ou sur les épaules de ses congénères afin d’aspirer la bouffée d’aire providentielle. Pour avancer, elle se laisse porter par le courant, espérant que celui-ci l’amène à la destination désirée. Gavrix est passablement lassée à présent par ce petit jeu et se sent légèrement tendue, entourée qu’elle est de visages malveillants avançant machinalement vers la sortie. Elle commence à ressentir une légère tension à la nuque et une sirène d’alarme retentit dans sa tête, lui suggérant de préparer un plan de retraite accélérée vers la croissanterie la plus proche. Quand soudain … une poubelle plantée lâchement sur sa trajectoire lui fait baisser les yeux. A cet instant elle passe vers une autre dimension.

Apparaît délicatement l’empire de ces petites choses rembourrées, capitonnées, aux flancs tendus, pendant, flottant, roulant, se blottissant dans le creux du bras. Elles renferment, à l’abri des regards, une multitude de choses personnelles, secrètes, indispensables, futiles et utiles. Autour de Gavrix ne se baladent plus des anonymes agressifs mais des êtres sensibles dont le but secret consiste à transporter soigneusement le contenu de leurs sacs. La dame renfrognée au coup de coude redoutable, est en réalité une acharnée de polars, dont elle transporte deux exemplaires soigneusement emballés dans du papier de soie dans son cabas. Lorsqu’elle s’installe dans le train, elle les extrait de leur inestimable contenant pour se plonger dans son univers secret. Le monsieur compassé cache son carnet de croquis dans sa serviette, car en dehors sa profession estimable de comptable, il est aussi un artiste acharné. Agendas, porte-clés, photos, menue monnaie, notes gribouillées sur une carte de visite, stylos, tubes de rouge à lèvres, téléphones, cartes postales, appareils photos défilent autour de Gavrix, lovés dans leurs précieux récipients. Cette dernière s’est trouvée transportée (dans les deux sens du mot)…

L’autre jour, Gavrix déambulait dans une rue marchande. En levant son nez distrait elle se retrouva nez à nez avec des sacs. Ils trônaient tranquillement dans les vitrines, objets égotistes dans ces miroirs narcissiques. Elle surprit les aspirations humaines qui voletaient autour de ces objets rois, issus de dynasties prestigieuses : Balenciaga, Bottega Venetta, Vuitton… Les espoirs étaient clairement affichés et se battaient en duel pour ces bulles de vie privée, annexes transportables faites pour cacher et envelopper, dans un étui qui lui se plait à s’exhiber. Des clients sortaient des magasins, affublés de ces bulles de vie, tandis que Gavrix restait planté là, en interrogation devant ces incubateurs de l'irrationnel.

Plus tard, Cipollino, personnage à tête d’oignon, tenta de l’enfermer dans son mouchoir, avant de la suspendre au bout du bâton qu’il transportait à son épaule. Elle se débâtit sauvagement avant de se retrouver dans un fourre-tout géant, au milieu de kleenex usagés. La dame renfrognée surgit de l’une des poches, tenant en laisse un basset enragé. Les deux pointèrent leur doigt et leur patte et lui demandèrent pourquoi elle les avait croqués sous sa plume, ce à quoi Gavrix répondit qu’elle n’avait pas croqué le basset et qu’il s’était trahi tout seul. Le basset saisit alors un kleenex et s’en fabriqua un drapeau, sur lequel il marqua « Vuitton ». Il se mit à l’agiter frénétiquement en arpentant le fond du fourre-tout. A ce moment, la dame partit d’un fou rire et croqua dans un croissant. « Mademoiselle ! Mademoiselle !, entendit Gavrix. Faites attention ! » A ces mots, elle revient de sa rêverie. Elle cligne des yeux et regarde autour d’elle. Les passants l’entourent, bizarrement immobiles. Ils sont en train de la regarder. Elle réalise qu’elle est assise par terre, étreignant une valise Louis Vuitton d’une main et la poubelle de l’autre. Un basset la renifle de sa truffe humide. Gavrix se dit qu’elle doit en faire un article.

Les matières intraitables sont souvent redoutables.

Grommellements,

Gavrix

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20 févr. 2007

Sa sublime voracité!

L'assemblée était agitée. Froissements, frôlements et murmures parcouraient la masse grouillante, agitée de soubresauts de tension liés à l'attente. Le perroquet en queue de pie penché au dessus du feu central se faisait darder de regards emplis d’espoir. Il se raccrochait à son oreillette et consultait sa montre. Les porteurs de miroirs, disséminés dans la salle, offraient leur reflet au public ravi. Le gong annonça le premier round!

« Que celle qui se propose de prendre les rennes de notre groupuscule se présente à vous ce soir, mes chers dévoreurs, pour entendre vos requêtes les plus savoureuses, » tonna le perroquet, « contrairement aux habitudes, vous allez devoir vous restreindre, mes petits voraces. Seulement une exigence par personne ce soir, alors tâchez de ne pas gaspiller votre temps de parole. »

Tonnerres d’applaudissements pendant que la prêtresse ainsi introduite claudiquait vers l’espace central afin de s’offrir aux regards des dévoreurs. Son air mutin ravit le public. Drapée de blanc, elle lançait des œillades curieuses à travers la salle. Il lui fallut se retenir de taper dans les mains d’excitation.

Le perroquet pointa du bec avec détermination et autorité, faisant taire l’assemblée. Les spectateurs, mi-flattés, mi-blasés, tendirent leur cou pour entendre le premier d’entre eux se lancer dans le jeu des requêtes. Un maigrichon se leva et bêla à l’attention de l’invitée. « Prêtresse, je voudrais que tu me fasses retrouver le sommeil, car je suis insomniaque depuis que je suis entré dans l’âge adulte. Retrouver la paix est mon souhait, prêtresse, car j’estime avoir mérité ma part de sommeil. Je suis de ceux qui n’accordent pas de pouvoirs mystérieux aux personnages comme toi, mais tu sembles différente des autres. Serais-tu une exception ? » Une nouvelle vague de chuchotis traversa le public, suspendu au regard de la divine prêtresse.

« Mon cher enfant ! T’entendre est un plaisir inégalable. Ta franchise m’apparaît tel un cadeau céleste et je m’empresserai de satisfaire ton souhait lorsque je me retrouverai à la tête de notre admirable clan. Quant à l’exception, vil flatteur, il est vrai que j’en fais partie. Seuls sept cas semblables au mien ont été répertoriés depuis l’existence de ce monde, capables de manier l’envoûtement et le charme et de discourir à loisir de sujets essentiels. » Sur ces paroles, un flot d’émotions submergea l’assistance. Des mains se tendirent dans l’espoir de toucher la prêtresse, des sanglots d’espoir se mélangèrent aux soupirs d’admiration. Une rangée de personnes se leva, défilant jusqu’à la zone centrale, approchant celle qui fait rêver jusqu’à la toucher… Non, élan interrompu par le perroquet, qui se mit à aboyer sur les touristes jusqu’à les faire se rasseoir. Deuxième round !

Pendant que prêtresse divine se demandait encore si elle aurait dû saisir la balle au bond et aller se vautrer dans le bain de foule qui lui était offert, un autre requérant passa à l’offensive. Il jeta un regard furtif vers un miroir, ajusta son monocle et déplia une feuille froissée. « O, prêtresse, salut à toi. Accepte mon analyse de ta situation, que je daigne t’offrir gracieusement ce soir. » Regards amusés ! « Votre voracité, en admettant que vous regardiez votre montre à sept heures quarante, que la température extérieure soit de onze degrés, que la température extérieure … pardon, et qu’aucun nuage n’obscurcisse l’horizon, et bien notre clan sera en mesure de partager un sommeil général, braves gloutons que nous sommes. Je vous en fais par ce soir, car mon illustre sagesse me l’ordonne ». La prêtresse n’en put plut. Elle lâcha des exclamations enthousiastes, ponctuées de sautillements hystériques et de rires satisfaits. Les enfants se montraient incroyablement adroits et elle fut contente d’assister au spectacle. Le perroquet tout transporté lui aussi, se régalait tout en envoyant des clins d’oeils aux miroirs. La foule en délire scandait des chansons paillardes. Jusqu’à ce que le gong les interrompit pour la troisième fois, pour le dernier round.

La prêtresse eut à peine le temps de planquer son cocktail sous le pupitre avant de se mettre à disposition de l’interlocuteur suivant. Cette fois-ci, une bonne femme trapue et moustachue s’avança. Sa poitrine émettait des sifflements inquiétants et on percevait sa fureur à travers les grommellements préliminaires émis par la dame. Après avoir jeté un regard assassin sur l’invitée, la dame entama sa réclamation : « Prêtresse. Vous ne bernez personne. Je vous le dis ce soir, je vous sais incompétente et insouciante. Vous n’arriverez pas à assumer la tâche pour laquelle pour vous êtes proposée. Qu’avez-vous à répondre à cela? » Ce fut le clou du spectacle qui déclencha l’hystérie collective. La prêtresse rit à gorge déployée et alla féliciter la participante. Les requérants assemblés sautèrent de leur siège et allèrent savourer l’étreinte générale qui s’ensuivit...

A la fin de cette journée, tous fûrent immensément satisfaits d'eux mêmes. Quoique certains eurent déploré le manque de miroirs.

(Toute ressemblance avec des faits réels serait purement fortuite)

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27 janv. 2007

Galerie des humeurs

Des bribes d’incantations me parvinrent aux oreilles.

Indociles à la fatigue, ils s’étaient réunis autour de la clairière, chancelant dans la pénombre. Petits automates égotiques qui savouraient leur propre existence. Exténués, repus, soulagés, enragés, honteux et las, ils trouvèrent là une arène pour leurs jeux déjantés.

Inutile de crier, de barbouiller, de cracher. La galerie des humeurs rutila dans le silence. Mécanismes oisifs d’un esprit tortueux, ils savouraient leur écrin de présentation. Aujourd’hui enfermés. Demain scrutés et loués pour leurs aspérités.

16 janv. 2007

Psycho arena (3)

Dans l’arène, certains tentaient de se débarrasser de leur bâillon en l’avalant mais il leur restait en travers de la gorge. Ils émettaient alors des gémissements amusants. Les spectateurs s’émouvaient à la vue de tant d’efforts et congratulaient chaleureusement les gladiateurs illusionnés. Pendant ce temps, notre héros continuait à patauger, à chercher des jambes ou des bras auxquels il pourrait se raccrocher. Qui sait, parviendrait-il à les entraîner avec lui au fond et leur offrir leur lot de souffrances. Ils pourraient alors y goûter et apprécier tout comme lui leur saveur persistante. On s’y habituait rapidement et on en redemandait. Mais il n’y avait pas de parties humaines à proximité. Elles étaient rassemblées dans les tribunes et se réjouissaient devant tant de spectacle gratuit. Ce jour là, ils avaient fait leurs paris et ne perdaient pas une miette de la représentation.

C’est alors qu’eut lieu le clou du spectacle : le reality-show. Il n’était pas attendu et surprit tout le monde. Les barrières tombèrent et les spectateurs se retrouvèrent mélangés à la masse des gladiateurs. Plus rien ne pouvait être distingué dans le mélange grouillant qui se forma dans l’arène. Rapidement, la violence se généralisa par mouvements ondulatoires. Une masse colorée grondait et s’assommait. En réalité, il n’y avait rien de plus drôle dans la vanité de leurs débattements. Leur surprise avait la fraîcheur de la naïveté. C’était ce qu’il aimait. Il était temps pour lui de se retirer et de redevenir passif. Son piège avait réussi et il tenait là une belle prise. Cette scène allait alimenter son imagination au moins pendant une semaine. L’inspiration lui revenait et il ressentait des picotements dans les doigts. Il allait maintenant peindre le monde, et en couleurs. Il était libre, au moins pour un certain temps.

15 janv. 2007

Psycho arena (2)

« Ne touchez pas à ma névrose ». Il s’y raccrochait avec l’obstination d’un enfant. Un enfant en quête d’attention, luttant avec sa voracité affective. Il avait trouvé refuge dans son imaginaire. Là, il parvenait à oublier les autres gladiateurs. Une question le taraudait cependant. Maintenant qu’il s’était battu pour tenter de ressortir à la surface, il ne savait plus comment occuper ses jours. Car cette lutte conférait un sens à son existence. Une fois qu’on se retrouvait à surnager, l’envie de se laisser couler le prenait. Comment parviendrait-il à s’imbriquer dans ce monde ? Car tel était le lot des voyageurs intérieurs : le questionnement permanent.


Le bruit de la foule en extase le ramena à la réalité.

Il plongea dans le bassin.

14 janv. 2007

Psycho arena (1)

Le névrosé apparut seul sur le plongeoir, releva sa capuche et ajusta son bâillon. Tant que le bâillon restait en place, il pouvait continuer de grimacer à sa guise, il restait inoffensif. Cela faisait des heures qu’il restait braqué sur son vide intérieur et y écoutait son propre écho, il était temps de se montrer au public.

L’animateur s’époumonait dans l’arène : « Chers spectateurs, êtes-vous sensibles aux grimaces ? N’ayez crainte, les grimaces sont touchantes car elles sont vaines. »

Pendant ce temps, il restait confiné. Son isolement le libérait des influences qui le rongeaient. Il en avait suffisamment avec son altération interne pour ne pas tolérer d’intrusion. Sa suprématie intérieure devait rester intacte. Elle n’allait pas être abîmée ce jour là, c’était essentiel pour lui. En réalité ce n’était pas un type triste mais un voyageur intérieur, comme on en rencontre plein de nos jours. Pas des êtres méchants ou gentils, mais des êtres surpris, résignés et veules. Comme ceux de l’arène. Projetés dans leur gouffre existentiel malgré eux. Suffisamment déstabilisés par leur propre réflexion, suffisamment donneurs de leçons. C’était d’ailleurs leur seul tort : donner des leçons.